C’est le coup de tonnerre que toute l’industrie de la guitare attendait. Face à l’offensive juridique agressive de Fender pour s’approprier l’exclusivité de la forme de la Stratocaster en Europe, le géant allemand de la vente en ligne Musikhaus Thomann brise l’omerta. L’enseigne vient d’annoncer officiellement l’engagement de démarches juridiques contre Fender pour défendre l’héritage de la guitare et la liberté des luthiers.
L’origine du séisme : le coup de bluff de Düsseldorf
Tout a commencé lorsque Fender a envoyé une vague de lettres de mise en demeure (Cease & Desist) extrêmement agressives à des fabricants, distributeurs et revendeurs en Europe et aux États-Unis. La marque américaine s’appuyait sur un jugement obtenu fin 2025 devant le tribunal régional de Düsseldorf contre une société commerciale chinoise qui importait des copies de guitares « S-Style ».
Mais comme on pouvait s’y attendre, ce jugement n’était qu’un écran de fumée. Thomann vient de lever le lièvre : il s’agissait en réalité d’un simple jugement par défaut, lié à un vice de procédure (un non-respect de délais par la partie adverse). Le tribunal allemand n’a donc jamais tranché sur le fond du dossier ni validé la légitimité de Fender. C’est pourtant sur cette base ultra-fragile que Fender tente un coup de force inédit : faire reconnaître un droit d’auteur général sur la silhouette du corps de la Stratocaster afin de faire interdire toutes les copies du marché.
« Beaucoup d’entreprises concernées par ces attaques n’ont pas les ressources financières et juridiques pour affronter une multinationale comme Fender. Thomann considère qu’il est de sa responsabilité de faire clarifier la situation en justice, non seulement pour son propre compte, mais pour l’ensemble des acteurs de l’industrie. » – Hans Thomann, CEO.
Harley Benton et les Custom Shops dans le même bateau
Le distributeur allemand se retrouve en première ligne, puisque sa propre marque blanche, Harley Benton (qui propose de nombreuses guitares de type S-Style à prix cassés), est directement visée par les foudres de Fender.
Mais Thomann ne joue pas seulement pour sa paroisse. En portant l’affaire devant les tribunaux de manière offensive, le revendeur se fait le porte-étendard des fabricants et des Custom Shops haut de gamme, souvent incapables de financer des millions d’euros de frais d’avocats face à un géant américain. Le communiqué de l’enseigne cite explicitement les marques qu’elle a décidé de protéger contre cette tentative de monopole : PRS (visé de plein fouet par la fameuse lettre concernant la Silver Sky de John Mayer), Suhr, Tom Anderson, Tyler, LsL, Maybach, Pensa ou encore FGN. Si Fender gagne, c’est tout l’écosystème de la lutherie moderne et de l’innovation qui s’écroule.
La Stratocaster est un outil, pas une œuvre d’art privée
L’argumentation légale que Thomann va déployer s’annonce redoutable. L’enseigne (qui partage ironiquement sa date de naissance avec la Stratocaster, toutes deux nées en 1954) rappelle qu’elle distribue les produits Fender depuis plus de 70 ans. Mais l’histoire de la musique a ses droits :
- Un design fonctionnel : La forme à double échancrure et les contours biseautés de la Stratocaster ont été pensés par Leo Fender comme des innovations purement ergonomiques et fonctionnelles pour le confort du musicien, et non comme une démarche artistique pure. Or, un design purement utilitaire ne peut pas être sanctuarisé par le droit d’auteur éternel.
- Le domaine public : Aux États-Unis, la justice a tranché depuis bien longtemps : la forme de la Strat appartient au domaine public et à l’histoire industrielle de la musique.
- Un héritage collectif : Thomann rappelle que la Stratocaster est devenue un standard universel parce que des générations de luthiers indépendants l’ont modifiée, réinterprétée et transcendée (à l’image de la célèbre Frankenstrat d’Eddie Van Halen qui a donné naissance au mouvement Superstrat).
Vers le divorce du siècle entre Thomann et Fender ?
Ce procès pose une question brûlante en coulisses : jusqu’où la guerre va-t-elle aller entre le plus grand distributeur de musique d’Europe et l’un des fabricants les plus puissants du monde ? Ce n’est pas la première fois que les deux titans se frictionnent. Par le passé, lorsque Fender avait tenté de court-circuiter les magasins en lançant son propre site de vente directe, Thomann avait purement et simplement retiré les nouveautés Fender de son catalogue pendant plus d’un an, forçant la firme américaine à faire marche arrière.
Aujourd’hui, l’enjeu est encore plus lourd. En appelant publiquement Fender à cesser immédiatement ses intimidations et à revenir à un dialogue équitable, Thomann pose un ultimatum. Une chose est sûre : le monde de la lutherie indépendante vient de trouver son défenseur en justice, et l’affrontement s’annonce historique.
Et vous, qu’en pensez-vous ? Fender a-t-il le droit de privatiser la forme de guitare la plus populaire de l’histoire 70 ans après sa création, ou s’agit-il d’un racket industriel inadmissible ? On attend vos avis enflammés sur le Forum !
